Les fleurs, à cette époque de l'année, étaient déjà rares ; pourtant on en avait trouvé pour décorer tous les fusils du renfort et, la clique en tête, entre deux haies muettes de curieux, le bataillon, fleuri comme un grand cimetière, avait traversé la ville à la débandade.
R. Dorgelès, Les croix de bois.

Le jour les avait réveillés. Penchés aux portières, ils cherchèrent dans les villages, d'où montaient les fumées du petit matin, les traces des deniers combats. On se hélait de wagon à wagon.
R. Dorgelès, Les croix de bois.

Puis, les maisons ouvrirent les yeux, les chemins s'animèrent, et retrouvant de la voix pour hurler des galanteries, [les soldats] jetèrent leurs fleurs fanées aux femmes qui attendaient, sur le môle des gares, le retour improbable de leurs maris partis.
R. Dorgelès, Les croix de bois.

Après une pause d'une heure pour la soupe, [les soldats] s'en allèrent par la route, - sans clique, sans fleurs, sans mouchoirs agités, - et arrivèrent au village où notre régiment était au repos, tout près des lignes.
Là, on en tint comme une grande foire, leur troupeau fatigué fut partagé en petits groupes - un par compagnie - et les fourriers désignèrent rapidement à chacun une section, une escouade, qu'ils durent chercher de ferme en ferme, comme des chemineaux sans gîte, lisant sur chaque porte les grands numéros blancs tracés à la craie.
R. Dorgelès, Les croix de bois.

Après une pause d'une heure pour la soupe, [les soldats] s'en allèrent par la route, - sans clique, sans fleurs, sans mouchoirs agités, - et arrivèrent au village où notre régiment était au repos, tout près des lignes.
Là, on en tint comme une grande foire, leur troupeau fatigué fut partagé en petits groupes - un par compagnie - et les fourriers désignèrent rapidement à chacun une section, une escouade, qu'ils durent chercher de ferme en ferme, comme des chemineaux sans gîte, lisant sur chaque porte les grands numéros blancs tracés à la craie.
R. Dorgelès, Les croix de bois.

Nous nous étions tous levés et entourions d'un cercle curieux les trois soldats ahuris. Ils nous regardaient et nous les regardions sans rien dire. Ils venaient de l'arrière, ils venaient des villes. La veille encore ils marchaient dans des rues, ils voyaient des femmes, des tramways, des boutiques; hier encore ils vivaient comme des hommes. Et nous les examinions émerveillés, envieux, comme des voyageurs débarquant des pays fabuleux.
R. Dorgelès, Les croix de bois.

Eux aussi nous dévisageaient, comme s'ils étaient tombés chez les sauvages. Tout devait les étonner à cette première rencontre; nos visages cuits, nos tenues disparates, le bonnet de fausse loutre du père Hamel, le fichu blanc crasseux que Fouillard se nouait autour du cou, le pantalon de Vairon cuirassé de graisse, la pèlerine de Lagny, l'agent de liaison, qui avait cousu un col d'astrakan sur un capuchon de zouave, ceux-ci en veste de biffin, ceux-là en tunique d'artilleur, tout le monde accoutré à sa façon; le gros Bouffioux, qui portait sa plaque d'identité à son képi, comme Louis XI portait ses médailles, un mitrailleur avec son épaulière de métal et son gantelet de fer qui le faisaient ressembler à un homme d'armes de Crécy, le petit Belin, coiffé d'un vieux calot de dragon enfoncé jusqu'aux oreilles, et Broucke, « le gars de ch'Nord » qui s'était taillé des molletières dans des rideaux de reps vert.
R. Dorgelès, Les croix de bois.

Une salve jeta ses cinq coups terribles autour de la vivante épave, puis les shrapnells claquèrent au-dessus d'eux. L'artillerie aveugle s'acharnait sur ce coin-là.
R. Dorgelès, Les croix de bois.

Par-dessus le parapet, on ne voit pas à dix pas. Le regard fouille les ténèbres jusqu'au réseau enchevêtré où titubent les pieux, puis se perd. Hébété, je regarde sans voir. Je regarde la nuit et j'ai froid. Cela me glisse le long des bras comme un vent glacé, et me pénètre. Je me mets alors à danser d'un pied sur l'autre, en serrant bien ma couverture.
Quand on sort du gourbi, le froid vous mordille le menton, vous pique le nez comme une prise, il vous amuse. Puis il devient mauvais, vous grignote les oreilles, vous torture le bout des doigts, s'infiltre par les manches, par le col, par la chair, et c'est de la glace qui vous gèle jusqu'au ventre. Frissonnant, on danse.
R. Dorgelès, Les croix de bois.

Un long piétinement se rapproche, un cliquetis d'armes. C'est la patrouille qui va sortir. Les hommes portent d'énormes cisailles au cou, comme les vaches suisses portent leurs cloches.
R. Dorgelès, Les croix de bois.